La Chine avance sur deux fronts qui semblent incompatibles : elle déploie l’énergie solaire et l’énergie éolienne à une échelle exceptionnelle, tout en poursuivant la construction de centrales thermiques au charbon. Cette coexistence façonne sa transition énergétique et pèse lourd dans l’évolution mondiale des émissions de CO₂.
Les chiffres disponibles décrivent une situation mouvante : les données sur les nouvelles centrales concernent 2024, tandis que celles sur la demande et les capacités couvrent le premier semestre 2025. En 2026, comprendre ce décalage suppose de regarder à la fois la sécurité énergétique, les contraintes du réseau et les choix économiques de Pékin.
Chine : pourquoi les renouvelables progressent avec le charbon
Un essor solaire et éolien à une échelle exceptionnelle
La puissance installée en énergies renouvelables augmente rapidement en Chine, portée par d’immenses parcs solaires et éoliens. Selon les données rapportées pour 2024, le pays a ajouté davantage de capacités renouvelables que les États-Unis n’en disposent au total, signe de l’ampleur de son effort industriel.
Cette croissance ne signifie pas que le charbon a déjà disparu du système. Selon le Centre de recherche sur l’énergie et l’air pur (CREA), la Chine représentait 93 % des nouvelles capacités de centrales à charbon mises en chantier dans le monde en 2024. Ce contraste explique pourquoi son rôle climatique dépasse largement ses frontières.
Repères sur le mix énergétique :
- Déploiement rapide de grands parcs solaires et éoliens
- Maintien de nouvelles capacités alimentées au charbon
- Demande d’électricité en hausse dans l’économie chinoise
- Réduction des émissions dépendante de l’usage réel des centrales
Une capacité installée ne produit pas nécessairement à plein régime : le soleil et le vent varient, tandis que les centrales pilotables peuvent fournir de l’électricité lorsque la production renouvelable baisse. C’est cette différence entre équipement disponible et énergie effectivement consommée qui aide à comprendre le paradoxe.
La sécurité énergétique derrière les nouvelles centrales thermiques
Le principe chinois de construire avant de démanteler
La stratégie dite « construire avant de démanteler » consiste à conserver des moyens de production existants tant que les alternatives ne sont pas jugées assez fiables. L’analyste Muyi Yang, du groupe de réflexion Ember, compare cette évolution à l’apprentissage de la marche : des difficultés peuvent survenir si l’on retire trop vite les appuis.
Les pénuries d’électricité de 2021 et 2022 restent un avertissement pour les autorités. Elles étaient liées à plusieurs facteurs, dont les prix, la demande et les événements météorologiques extrêmes ; depuis, garantir l’approvisionnement est devenu un argument central en faveur du maintien de centrales au charbon.
Les facteurs qui encouragent cette prudence :
- Souvenir récent de pénuries d’électricité
- Variabilité de la production solaire et éolienne
- Crainte de hausses de prix ou de coupures
- Responsabilité politique associée à la continuité du service
Cette logique ne signifie pas que chaque centrale fonctionne constamment. Selon le CREA, le parc charbonnier chinois tourne actuellement autour de la moitié de sa capacité ; toutefois, la présence de ces installations permet aux décideurs de garder une marge de sécurité lors des périodes de forte demande.
Des régions productrices éloignées des grands centres
La géographie complique aussi la circulation de l’électricité : plusieurs grandes installations renouvelables se trouvent dans des régions peu peuplées, loin des principaux pôles urbains et industriels. Le transport sur de longues distances exige des réseaux adaptés et peut accroître les coûts.
David Fishman, analyste chez Lantau Group, souligne que ces contraintes peuvent inciter les autorités à développer des moyens de production près des lieux de consommation, souvent alimentés au charbon. La modernisation des lignes et des échanges entre provinces devient donc aussi importante que la construction de nouveaux parcs.
| Facteur | Effet sur le système | Enjeu pour la transition |
|---|---|---|
| Production variable | Disponibilité changeante du solaire et de l’éolien | Prévoir des moyens d’équilibrage |
| Éloignement des parcs | Transport d’électricité sur de longues distances | Renforcer les réseaux interrégionaux |
| Demande en hausse | Besoin de capacités supplémentaires | Limiter le recours aux combustibles fossiles |
| Risque de pénurie | Pression pour conserver des centrales pilotables | Concilier continuité et baisse des émissions |
Le défi dépasse donc le choix entre charbon et renouvelables : il consiste à acheminer l’électricité propre jusqu’aux consommateurs au moment où ils en ont besoin.
Demande d’électricité et arbitrages économiques en Chine
Une consommation qui absorbe les nouvelles capacités
La production renouvelable progresse vite, mais la consommation augmente elle aussi, notamment avec les besoins économiques et la climatisation. Au premier semestre 2025, les capacités renouvelables supplémentaires correspondaient à la hausse de la demande d’électricité, selon les informations fournies ; cette correspondance était aussi liée à une demande moins forte.
Autrement dit, l’ajout de panneaux et d’éoliennes ne se traduit pas automatiquement par une baisse équivalente de la production au charbon. Si la consommation totale croît, une part importante de l’électricité propre peut servir à couvrir cette demande nouvelle plutôt qu’à remplacer les combustibles fossiles.
Éléments qui influencent les choix de production :
- Hausse des usages industriels et domestiques
- Demande accrue de climatisation lors des épisodes chauds
- Rentabilité persistante de certains projets charbonniers
- Capacité du réseau à transporter l’électricité renouvelable
Pour une entreprise fictive implantée dans une grande ville, la question est concrète : elle doit pouvoir alimenter ses machines pendant les pointes, même si le vent faiblit ou si le soleil se couche. Ce besoin de continuité favorise les moyens pilotables, sauf si le stockage et les échanges sur le réseau offrent une solution suffisamment fiable.
Des objectifs ambitieux, mais des incitations à ajuster
Pékin vise au moins 3 600 gigawatts de capacités solaires et éoliennes d’ici 2035. Cet objectif donne une direction à long terme, mais il ne garantit pas à lui seul que la production couvrira l’augmentation future de la demande ni qu’elle remplacera rapidement le charbon.
La fin des tarifs d’achat garantissant un revenu minimal modifie également l’environnement des projets renouvelables. Selon David Fishman, la demande d’électricité verte reste insuffisante pour assurer à elle seule un rythme élevé d’expansion ; des obligations imposant aux entreprises une part minimale d’énergie renouvelable peuvent donc soutenir le marché.
Les leviers et leurs limites :
- Objectif de capacité : visibilité pour les investisseurs
- Prix de marché : revenus moins prévisibles pour les producteurs
- Obligations d’achat vert : débouchés soutenus par la réglementation
- Réseaux renforcés : meilleure circulation entre régions
Le prochain enjeu est de transformer ces capacités en électricité effectivement consommée, sans fragiliser l’approvisionnement ni ralentir les investissements.
Émissions de CO₂ : le poids réel du charbon chinois
La capacité installée ne suffit pas à mesurer l’impact climatique
Construire une centrale ne signifie pas qu’elle produira à pleine puissance toute l’année. Le taux d’utilisation d’environ 50 % rapporté pour le parc chinois montre que les capacités et la production réelle sont deux indicateurs distincts, même si des installations disponibles continuent de soutenir le système fossile.
Selon le CREA, les énergies propres — notamment le solaire, l’éolien, le nucléaire, l’hydroélectricité et les véhicules électriques — ont contribué à 10 % du PIB chinois l’année dernière, un niveau record dans les données fournies. Ce poids économique renforce l’intérêt de Pékin pour les filières bas carbone, sans effacer les émissions liées au charbon.
| Indicateur rapporté | Période | Lecture |
|---|---|---|
| 93 % des nouvelles capacités mondiales au charbon en Chine | 2024 | Concentration des nouveaux projets charbonniers |
| Environ 50 % d’utilisation du parc charbonnier | Données fournies | Capacité disponible supérieure à la production moyenne |
| 10 % du PIB attribué aux énergies propres | Année précédant les données | Poids économique croissant des filières propres |
| 3 600 GW visés pour le solaire et l’éolien | Horizon 2035 | Objectif de capacité annoncé par Pékin |
Ces indicateurs ne sont pas interchangeables : le premier mesure des projets lancés, le deuxième l’utilisation d’équipements existants, et le troisième une contribution économique. Les rapprocher permet de mieux lire le paradoxe, mais ne suffit pas à établir une trajectoire précise des émissions futures.
Politique climatique chinoise : accélérer sans compromettre l’approvisionnement
Un secteur propre devenu moteur économique
La politique climatique chinoise s’appuie désormais sur des secteurs industriels qui comptent pour l’économie, et pas seulement sur des objectifs environnementaux. Selon le CREA, cette activité liée aux énergies propres a atteint une contribution record au PIB, ce qui donne aux pouvoirs publics une raison économique de poursuivre les investissements.
La progression des renouvelables peut aussi renforcer les chaînes de fabrication, créer des débouchés et réduire la dépendance aux combustibles importés. Mais pour que cette dynamique réduise durablement les émissions de CO₂, il faut que le réseau absorbe la production et que le charbon recule dans la production effective, pas seulement dans les annonces.
Les conditions d’une baisse durable des émissions
La suite dépendra de plusieurs choix coordonnés : développer les lignes électriques, mieux équilibrer l’offre et la demande, et donner aux producteurs renouvelables des débouchés suffisamment stables. Sans ces évolutions, la sécurité énergétique continuera de justifier le maintien de capacités fossiles, même lorsque les parcs propres se multiplient.
Lauri Myllyvirta, cofondateur du CREA, se dit prudemment optimiste, notamment parce que les industries propres sont devenues importantes pour atteindre les objectifs économiques du pays. Cette dynamique offre un levier réel, mais la réduction des émissions dépendra finalement de l’électricité produite et consommée, ainsi que du rythme auquel les centrales au charbon seront moins sollicitées.